Mot du réalisateur

 » Montréal La Blanche, le film, est né d’une insatisfaction.

D’abord pièce de théâtre documentaire, l’idée de départ était de donner la parole aux immigrants algériens de Montréal dont les effectifs se sont presque décuplés pendant les années 90, alors que leur pays était en proie à une violence sans nom et une guerre civile qui ne voulait pas s’annoncer. Invité par le metteur en scène le jour de la générale, j’ai vécu un coup de foudre, une épiphanie. Je n’en revenais pas de passer une heure et demie en compagnie de personnages, de mots de phrases que j’avais transcrites, triturées, mâchées,coupées, collées…

Puis très vite l’insatisfaction :
les personnages de la pièce étaient des gens que j’avais rencontrés, interviewés, ils se croisaient sur la scène, ils dialoguaient dans l’absolu par la magie du montage parallèle de phrases, parce qu’au théâtre on peut tricher et mettre des personnages côte à côte même s’ils ne se parlent pas vraiment… mais ils n’interagissaient pas, les actes des uns n’avaient aucune répercussion sur les vies des autres. Ils ne se regardaient pas dans les yeux.

C’est à ce moment que j’ai eu envie de poursuivre le plaisir mais au cinéma, de trouver une histoire au cours de laquelle mes personnages feraient un vrai bout de chemin ensemble.
Au cours de l’écriture, bon nombre des protagonistes de la pièce ont disparu pour faire de la place aux deux principaux personnages. Puis des visages sont apparus entre les lignes, entre les mots. Kahina, une femme tentant de se refaire une vie a pris les traits de Karina Aktouf, puis Amokrane, chauffeur de taxi poursuivi par ses cauchemars ceux de Rabah Aït Ouyahia. Les premières lectures m’ont conforté dans mon choix et nous ont permis de donner une chair à ces personnages de papier, d’exprimer leur quête et leur détresse par des inflexions de voix, des silences, des expressions de visages.

Un soir, alors que nous tournions à Ste-Julie dans un greasy spoon, les deux protagonistes avaient une scène délicate à jouer, un dialogue à la fois intime et difficile. Malgré leurs manteaux, ils se mettaient à nu pour laisser aller les démons qui les poursuivent. Alors que l’équipe se préparait, les deux comédiens se mettaient le texte en bouche, le mastiquaient, le trituraient, me proposaient des changements, un mot par ci, une liaison par là, pour que leur partition soit exactement où ils pensaient qu’ils pouvaient l’interpréter. Puis nous avons commencé à tourner. Les comédiens ont plongé dans la scène. Ils étaient portés par une énergie rare et nous le sentions tous, accrochés à leurs lèvres, à leurs yeux. Ils s’élevaient, incarnaient si bien les deux personnages qu’on avait l’impression que ça ne s’arrêterait plus. On n’entendait pas un souffle sur le plateau pourtant très exigu. Des vingt personnes derrière la caméra, pas une pour faire le moindre bruit, le moindre battement de cil. Un moment de communion. Au petit matin, quand je suis arrivé chez moi, je flottais encore sur mon nuage. Les personnages faisaient leur bout de chemin ensemble.

BACHIR BENSADDEK

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